Jours 308 & 309 : Potosi, de l’enfer des mines à la poudre d’argent…

8 & 9 juillet 2012

Je suis la riche Potosi, trésor du monde, objet de convoitise des rois…

1er jour : une ville riche en histoire

Nous consacrons notre première journée à la visite de Potosi. Notre petite balade d’hier nous a donné un bon premier aperçu, et maintenant nous avons envie d’en voir (et d’en savoir !) un peu plus sur cette ville au passé chargé d’histoire. En effet, grâce à ses ressources en argent extraites durant plusieurs siècles du Cerro Rico, Potosi fut pendant longtemps une des villes les plus grandes et les plus riches d’Amérique. Au 16ème siècle, les conquérants espagnols apprirent l’existence de l’immense richesse cachée dans la montagne de Potosi et ne tardèrent pas à se l’approprier. Des milliers d’esclaves indiens et africains commencèrent alors à creuser les mines du Cerro Rico pour extraire le précieux métal, puis les espagnols s’en servirent notamment pour fabriquer leur monnaie et des cargaisons d’argent furent envoyées en Espagne.

Le Cerro Rico, qui domine les toits de Potosi

Malheureusement, lorsque les ressources en argent commencèrent à s’épuiser après des années d’exploitation, le déclin et la pauvreté s’abattirent sur la ville. Durant les trois siècles que dura la période coloniale, de 1545 à 1825, on estime que plusieurs millions d’esclaves indiens et africains périrent dans des conditions atroces… Aujourd’hui, après 500 ans d’exploitation, les mines de Potosi sont toujours exploitées et continuent de faire vivre la majorité de la population de la ville. Les conditions de travail n’ont pas beaucoup évolué depuis l’époque coloniale et les mineurs meurent jeunes de maladies pulmonaires comme la silicose. Le Cerro Rico est devenu un véritable « gruyère » de labyrinthes et de passages sinueux, que les mineurs continuent de creuser inlassablement pour trouver de l’argent mais aussi d’autres minéraux comme l’étain, le plomb, du zinc,… qui sont ensuite traités dans des usines de raffinerie. Mais toute la richesse de Potosi ne se limite pas seulement à ses mines d’argent. En effet, la ville possède une somptueuse architecture ainsi que de magnifiques églises, fruit de son passé colonial. Un simple tour à pieds dans les ruelles de la ville permet de découvrir certaines de ces merveilles.

Petit tour au marché central

Les gateaux, on dirait du plastique ? Mais non, ce sont des vrais !

Les petites vendeuses de pain dans la rue…

Ainsi, notre visite de la ville commence par un des bâtiments les plus emblématiques : la Casade la Moneda(hôtel des monnaies). C’est dans ce bâtiment, qui date du 16ème siècle, que l’empire espagnol fit « frapper » sa monnaie, avant de l’envoyer vers l’Espagne. Ceci dura jusqu’en 1825 puis par la suite,la Casa dela Moneda servit à fabriquer les monnaies des provinces unies du Rio dela Plata (Argentine) et dela Bolivie jusqu’en 1951. Nous avons la chance de pouvoir assister à une visite guidée en français, ce qui nous permet de mieux comprendre le fonctionnement de cet hôtel des monnaies. Nous découvrons par exemple les machines en bois dotées d’énormes engrenages qui servaient à aplatir les lingots d’argent (laminoir), celles utilisées pour frapper la monnaie, et enfin les outils utilisés pour faire fondre l’argent à l’aide de gros chaudrons à charbon. Pour réaliser ce travail colossal, l’empire espagnol faisait travailler des prisonniers et des esclaves. Nous observons les collections de pièces d’époque, notamment les « macuquinas », les toutes premières pièces fabriquées avec des bords très irréguliers. Les pièces, estampillées d’un « P », étaient appelées « Potosis ».

Casa de la Moneda

Les laminoirs, pour aplatir les lingots d’argent

Reconstitution de scènes de travail

Pièce d’argent estampillée à Potosi

Armure en argent

Après une pause-déjeuner, nous poursuivons par la visite du couvent de Santa Teresa. Ce couvent a accueilli des jeunes filles issues de familles aisées, qui entraient au couvent à l’âge de 15 ans et ne revoyaient jamais leur famille. Une fois la porte du couvent franchi, elles ne pouvaient plus en ressortir et étaient condamnées à y passer le reste de leur vie. C’était une sorte de sacrifice fait par les familles aisées afin de se faire pardonner de leur pêchés. Aujourd’hui, nous percevons ça comme quelque chose d’atroce et d’inconcevable, mais à cette époque, entrer au couvent était un privilège, pour lequel les familles devaient payer une dot (sous forme de lingots d’or, ou de cadeaux comme des œuvres d’arts représentant des scènes de la religion). Les jeunes filles étaient alors soumises à un quotidien strict : interdiction de parler, flagellation, travail journalier (broderie…) et existence cloitrée avec interdiction de revoir les membres de leur famille…

Couvent de Santa Teresa

Les vieux grimoirs… plein de recettes de potion magique !

Un peu de compagnie pour le repas !!

De retour à la guesthouse, nous réservons notre excursion dans les mines pour le lendemain, puis nous passons la fin de l’après-midi à regarder le film « El minero del diablo » (le mineur du diable), tourné dans les mines de Potosi. Ce film nous donne un aperçu de ce qu’est le travail dans les mines et l’univers des mineurs, le tout raconté par un enfant de 14 ans contraint de travailler dans les mines pour nourrir sa famille suite au décès de son père (qui était mineur lui aussi). L’histoire de ce gamin et de sa famille, similaire à des dizaines d’autres histoires tragiques vécues par des familles de mineurs, est vraiment émouvante et bouleversante. Petite parenthèse : pour ceux qui souhaitent (ou ne souhaitent pas) visiter les mines, nous recommandons vraiment ce reportage tourné en toute simplicité et qui nous plonge directement dans l’univers des mineurs. Ca donne un bon aperçu du quotidien des mineurs et surtout, ça permet de prendre conscience des conditions dans lesquels ils travaillent. Maintenant, nous devons nous préparer psychologiquement à affronter l’univers des mines, car demain c’est nous qui serons confrontés à l’enfer du diable…

 

2ème jour : dans les profondeurs des mines…

A 7h30, le réveil sonne… nous sautons dans nos vêtements, avalons en vitesse un petit déj’ et hop, nous voilà partis pour notre excursion dans les mines d’argent du Cerro Rico. Nous allons devoir nous confronter à cet univers particulier et nous ne savons pas trop à quoi nous attendre, probablement serons-nous révoltés et effrayés, mais surtout nous ne savons pas trop comment les mineurs vont percevoir notre visite : n’est-ce pas une sorte de voyeurisme ? Ou au contraire, seront-ils content que nous nous intéressions à eux et à leur travail ? Difficile de savoir… Heureusement, notre guide est un ancien mineur, cela nous facilitera surement les choses. Nous sommes un peu anxieux également à l’idée de nous enfermer dans ce labyrinthe de galeries sombres et humides, on ne peut pas s’empêcher de penser à l’éventualité d’un accident, car nous savons que de nombreux mineurs meurent chaque année dans les entrailles du Cerro Rico, à cause des explosions de dynamites par exemple, mais aussi parce que les mines ne sont absolument pas sécurisées. Les accidents ne se produisent pas tous les jours non plus, mais bon, quand même… C’est donc dans cet état d’esprit, mélange d’impatience et d’anxiété, que nous nous rendons au premier lieu de la visite : le vestiaire ! Et oui car pour commencer, il faut que nous nous équipions, comme de vrais apprentis mineurs : pantalon et veste, bottes en plastique, casque et lampe frontale. Tout le monde enfile sa tenue, nous avons tous des supers looks de mineurs, puis nous constituons des petits groupes de 8 personnes, et nous voilà partis avec un guide espagnol !

Nous voilà équipés en pour aller dans la mine !

Nous nous rendons ensuite sur le marché des mineurs. Comme son nom l’indique, c’est là que les mineurs viennent s’approvisionner en tout ce dont ils ont besoin pour leur travail : équipement, mais également bâtons de dynamites, feuilles de coca, alcool, cigarettes, boissons fraiches,… Notre guide nous explique comment est utilisée la dynamite artisanale puis nous achetons quelques « cadeaux » pour les mineurs : coca, boissons rafraichissantes,…

Magasin pour mineurs

Alcool et bâtons de dynamite

Marchande de coca

Nous visitons ensuite l’usine de raffinerie. C’est dans cette usine que sont extraits les minéraux provenant de la mine, pour les transformer en une fine poudre brillante (la poudre d’argent notamment) qui sera ensuite exportée vers d’autres pays. A la base, ce sont de gros tas poussiéreux de graviers qui arrivent de la mine par camions, et suite au traitement de ces amas de graviers, une fine poudre argentée est extraite : la poudre d’argent… Environ 50 tonnes de matériaux sont traités tous les jours pour en extraire seulement 400kg de poudre d’argent, soit moins de 1% de rendement… Difficile de croire qu’une matière si belle et brillante puisse résulter d’un labeur si ingrat.

Tas de graviers issus de la mine

Usine de rafinerie

La précieuse poudre d’argent

Notre bus grimpe ensuite les parois du Cerro Rico pour nous conduire jusqu’à l’entrée de la mine : une simple ouverture de pierre avec des rails au sol pour les chariots… la porte d’entrée aux entrailles du Cerro Rico. Sur les pierres qui marquent l’entrée de la mine, nous pouvons voir des éclaboussures de sang de lama séché : il s’agit d’une offrande faite par les mineurs au Dieu de la mine (El Tio, qui a la forme d’un diable) pour qu’il ne prenne pas le sang des mineurs… cette offrande a lieu une fois par an au cours de laquelle l’ouverture de la mine est aspergée de sang de lama, comme pour ne pas réveiller la colère du Tio.

Entrée de la mine

Sang de lama séché au dessus de la porte

Une fois à l’intérieur de la mine, notre guide nous explique un peu le fonctionnement. Ainsi, la mine est exploitée par des coopératives privées qui regroupent des mineurs, qui travaillent soit seuls, soit en petits nombres. Chaque coopérative travaille pour son compte et extrait ses minéraux, avant de les revendre aux usines de raffinerie. Le prix de revente dépend de la quantité, mais aussi de la qualité du minerai extrait. Chaque coopérative fixe elle-même ses règles de travail : temps de travail journalier, et répartition des bénéfices entre les mineurs. Du coup, les horaires de travail sont variables d’une coopérative à l’autre : quelques heures par jour à des journées complètes, idem pour les week-ends. Le travail se répartit en différentes tâches : certains s’occupent de percer la roche pour y insérer les dynamites, d’autres se chargent d’extraire les matériaux et de les transporter sur des chariots montés sur rails… le travail est éprouvant !

Nous nous faufilons à travers les tunnels sombres de cet immense labyrinthe… la mine compte plus de 500km de galeries, un véritable gruyère ! Nous passons le premier niveau, où la température est supportable, avant de descendre au second niveau, puis au troisième niveau. Plus nous descendons, plus la température augmente et plus la respiration est difficile à cause des particules et de la poussière. Pour passer d’un niveau à l’autre, il faut parfois ramper sur le ventre, s’aider de ses mains, et surtout faire attention où on met les pieds… il y a des trous partout et le plafond est bas ! Certains tunnels sont rafistolés avec des morceaux de bois pour consolider les parois et éviter que le tunnel ne s’effondre. Il faut aussi faire attention aux chariots fous chargés de matériaux qui passent à toute vitesse sous notre nez… pas très rassurant tout ça ! Nous progressons lentement, respirons difficilement, et avons du mal à imaginer comment les mineurs font pour supporter ça des journées entières, sans voir la lumière du jour ! Nous avons vraiment plongés dans les entrailles de l’enfer du diable…

Nous croisons des mineurs au travail, souvent torse-nu et couverts de sueur, et en profitons pour bavarder un peu avec eux le temps d’une petite pause. Nous leur offrons aussi nos cadeaux, notamment les sachets de coca qui ont beaucoup de succès. Et oui, car les mineurs ne mangent rien de la journée et ils remplacent la nourriture par la mastication de coca. Du coup, ils ont tous d’énormes boules de coca dans les joues qu’ils mastiquent à longueur de journée pour en extraire une substance. Ainsi, la coca leur permet d’oublier la sensation de faim mais aussi de mieux supporter leurs dures journées de travail.

Nous plongeons jusqu’au troisième niveau, dans lequel la chaleur devient étouffante. L’oxygène ne circule pas très bien et la respiration est de plus en plus difficile. Les mineurs autour de nous continuent de s’afférer dans tous les sens : remplissage de chariots à la pelle, va-et-vient incessant de tonnes de graviers sont lesquels sont enfuis les précieux minéraux. J’ai l’impression de voir en face de moi des sur-hommes, des machines qui travaillent inlassablement pour subvenir tant bien que mal aux besoins de leur famille. Malgré tout ce labeur infernal, les mineurs sont souriants et ils sont contents d’avoir de la visite, ils échangent quelques mots avant de se remettre au travail. Ils n’ont pas le choix, la vie est faite ainsi, ils savent que leur vie sera courte et que l’ombre d’un accident trône au dessus de leur tête mais ils gardent la tête haute…

Avant de ressortir de la mine, nous passons devant le « Tio », le Dieu de la mine, qui a la forme d’un diable. Chaque jour, les mineurs font des offrandes au Tio (quelques gouttes d’alcool, feuilles de coca,…) pour que le Tio les protège ainsi que leur famille. Ce Dieu a vraiment une allure effrayante, avec ses cornes et ses petits yeux noirs. C’est un peu comme si la mine avait une âme…

El Tio, le dieu de la mine

Après plus de deux heures à parcourir les étroits tunnels du Cerro Rico, nous ressortons et laissons derrière nous les mineurs, dans leur quotidien effrayant. On ne peut s’empêcher de pousser un peu la chansonnette, « hé ho, hé ho, on rentre du boulot… ». La lumière du jour nous agresse les yeux, comme pour nous réveiller d’un mauvais rêve, comme si nous étions revenus dans le monde réel. Et pourtant non, le travail dans les mines existe bien, nous l’avons vu et il n’a pas changé depuis des décennies. Une chose est sûre, cette visite à la fois terrifiante et révoltante nous aura marquée, on aimerait pouvoir faire quelque chose d’autre pour venir en aide aux mineurs de Potosi et à leurs familles, mais quoi ? Il semblerait que le gouvernement bolivien se désintéresse de leur situation et puis en même temps, l’exploitation des mines de Potosi permet à des centaines de familles de vivre… c’est donc un véritable casse-tête dans lequel il ne semble pas vraiment y avoir de solution.

Et pendant ce temps, des centaines de mineurs travaillaient d’arrache-pied pour continuer à extraire la précieuse poudre d’argent…

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